Passer au contenu principal

MIDI-MINUIT SAUNA par Lucien Fradin

 

Il ya des livres qui sont très cours mais qui font très bien ce qu'ils doivent faire avec ce qu'ils ont. C'est pas la longueur du texte , mec, c'est sa densité. Et ce livre d'à peine une centaines de page et bien il le fait très bien. Il est magnifique quand il le fit et il le fait du début à la fin. Nous sommes en novembre, le mec, là qui entre dans le Sauna Midi-Minuit, un sauna gay de province (C'est important on est pas à Paris, Montréal ou San Francisco... encore moins Berlin. on est plus à peut-être Lille où vit l'auteur ou Québec ou Manchester... On endroit connu pour pas être le hotspot à toutes les tapettes du pays, tu sais) Alors ce mec... Bah on s'est pas c'est qui. Il ne se présente pas immédiatement. Comme sur Grindr, ce Je-Narrateur-qui-n'est-pas-l'auteur-mais-pourrait-très-bien-l'être (tu sais, la littérature) se présente par ce qu'il fait, ce qu'il désire. Ce Je veux être baisé et peut-être baisé aussi. On apprends immédiatement qu'il ment. Il fait comme si il ne connaissait pas ledit Sauna alors qu'il y a déjà travaillé. ll ment donc... ce sera son unique mensonge. Puisque ce qui transparait dans ce roman c'est sa crudité, sa mise à nu. Rien ne sera pas révélé qui ne soit pas important. C'est une économie de langage et de style qui laisse penser des grands noms de la littérature française (Duras celle-là même puisqu'il faut la nommer toujours, et les nouveaux romanciers des éditions de minuits—Vous les connaissez—). Mais ce livre à tout vu de Hiroshima. Je veux dire, qu'il va direct au but et ce but c'est de parler de DÉSIR, le DÉSIR ENTRE MECS et l'arc-en-ciel de ces déclinaisons érotiques. 

Là, je sens que je vous perds. Vous vous dites "Ha ouais merde là il nous sort le gros livre de pornographie gay" bah non, non. Tu y es pas du tout. Je parle du

DÉSIR.

 Hors le désir est cette chose très universelle qui reste pourtant la plus intime et changeante du monde. C'est ce prisme, ce spectre, cette longueur d'onde que l'on a pour les choses, les gens, l'avenir et qui est à la fois la cause de toutes souffrances et de toutes joies. Spécifiquement du désir d'un mec envers un autre mec, dans ce lieu de la drague universel, il est le même en france, il est le même dans ma banlieue canadienne, il sera probablement le même dans tous les pays (à quelques variantes près, s'entends). C'est le lieu des décomplexions et du code. Heure par heure la tension monte. Heure par heure les rapprochements, les refus, les jeux sexuels, les moments de débandade. Tout y est exposé. Comme si l'auteur avait allumé toutes les lumières du jacuzzi en même temps et nous disait: «Regarde, c'est pas dégueulasse, c'est juste un autre épiphénomène du désir central.» Et l'inhabilité de le vivre totalement même dans le lieu où ce désir devrait être célébré et vécu sans tabous.

La bière terminée, je retourne dans le jacuzzi rectangulaire, en amont de la piscine. On est d'abord deux, en bonne entente, chacon de son côté. Notre désir réciproque pour l'un et l'autre est assez faible, sans enjeu donc. Et un troisième mec, plus sexy que nous deux réunis, nous rejoint et la stratégie des regards se met en place. Je joue en premier, numéro un, je regarde le sexy, le numéro deux. Le numéro trois, qui était là depuis le début, me regarde regarder numéro deux. Alors, je regarde numéro trois, mais pas trop longtemps pour ne pas le draguer, il regarde numéro deux qui le regarde aussi, mais pas trop longtemps, numéro deux regarde entre nous deux: pas intéressé. Ou si peut-être? Nos têtes font ainsi des aller-retours entre nous dedans, scrutant la situation, la jouant stratégique, et le dehors: ne surtout pas rater un potentiel amant qui passerait. Une échappatoire à cette partie difficile.

†Lucien FRADIN, Midi-Minuit Sauna, 9782364906440, P.53

Il est une chose de parler du désir mais s'en est une autre de ne pas le romantiser. Spécialement lorsque l'on fait du roman, justement quand l'on veut produire un effet sur les vieux garçons et toutes les parties que l'on peut émoustiller de leur anatomie. C'est franchement la qualité principale de ce roman: sa sincérité, son réalisme, sa force d'évocation sans jamais basculer dans le mauvais goût. La crudité et le in-your-face absolument que le livre se le permet, cela va de soit dans un tel endroit... mais surtout le livre semble vouloir parler d'impossibilité d'être soi-même. Dans les refus et les scène de baise souvent l'auteur ce permet cet aparté bienfaiteur. Le je-narrateur-qui-se-la-joue-observateur-mais-vraiment-je-suis-le-sujet (qui se révèle porter le nom de l'auteur, Lucien) se dévoile. 

C'est en travaillant dans cet espace non-mixte gay que j'ai fait le triste constat que les gays n'étaient pas des hommes meilleurs que les autres. Ça m'a rendu maussade, j'avais l'impression qu'être gay faisait automatiquement de moi quelqu'un de moins sexiste, ou de moins raciste, minorité oblige, mais les mecs ici passaient leur temps à me prouver le contraire. 
Pour être un allié des autres minorités, il faut d'abord accepter qu'on ne l'est pas d'office, et après il faut bosser. C'est tout.

†IBID p.67

du coup, lisez le livre, en plus d'être sexy, c'est beau et intelligent. Il est à marier ce petit livre tout mignon. M'voilà. M'bisou.

Commentaires

Messages les plus consultés de ce blogue

BLUETS par Maggie Nelson

 1. Il est plusieurs choses difficiles en ce monde, parler de ce livre par Maggie Nelson en est une. Le livre est donc son propre objet. C'est-à-dire que le livre est lui-même livre sans vouloir être livre. Il est narration sans vouloir l'être en empruntant codes et esthétique du carnet, du livre de lieux communs (Commonplace book) d'où mon intérêt pour ce livre qui n'est pas un livre qui n'est pas un recueil qui n'est pas de la prose. Le livre est un cabinet de curiosités, au sens littré du terme, d'éléments associés autour de la couleur bleue . 2. And so I fell in love with a color —in this case, the color blue— as if falling under a spell, a spell I fought to stay under and get from under, in turns †Maggie NELSON, Bluets, Wave books, États-unis 9781933517407, 2009, p.2 3. Un cabinet donc, de l'intérieur, de l'extérieur. Du va du vient. Pour être vulgaire, du fucking.  De ses effets sur l'auteure exprimée au travers de l'obsession du bleu ...

MUNGO par Douglas Stuart

  «La capacité de Mungo à aimer la frustrait. Son amour n'était pas altruiste, il ne pouvait simplement pas s'en empêcher. Mo-Maw avait besoin de si peu et il produisait tant que tout ça donnait l'impression d'un insupportable gâchis. Son amour était une récolte que personne n'avait semée et il mûrissait sur une vigne que personne n'avait entretenue. Il aurait dû se flétrir depuis des années, comme l'amour de Jodie , comme celui d'Hamish . Mungo avait tout cet amour à donner et il traînait autour de lui comme des fruits mûrs que personne ne venait ramasser.» ~~Douglas STUART, «MUNGO», Pocket, Janvier 2024, (traduit de l'écossais par Charles Bonnot), 9782266339070, p383.  Y'a de ces livres, vois-tu, tu en lis quelques pages et puis tu te dis j'aime pas; et puis tu persistes et sa deviens un problème. Ça devient un problème parce que ce livre te parles de quelque chose que tu avais laissé flotté derrière toi-même. Un petit deuil. Une chose pres...